Culture Rastafari

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Au début des années 60, la violence dans les bidonvilles se développait en même temps que le rastafarianisme et souvent sous son couvert. Le Gouvernement, après l'affaire du Révérend C. HENRY, et face aux problèmes posés par les communautés rastafariennes, demanda un rapport qui sera dirigé par 3 universitaires . Ce rapport, non seulement révélait les conditions socio-économiques du mouvement au public, mais aussi pour la première fois, articulait I’histoire et la doctrine du mouvement. Au même moment, pour les rastafariens, ce rapport représentait le miroir de leur propre relation avec le reste de la communauté jamaïcaine.

 

Les auteurs du rapport constatent que rastafarianisme et violence sont liés dans la mesure où ils croissent sur le même terrain. Ce sont les conditions de vie dans les bidonvilles, le chômage et l'isolement social, c'est à dire l'indifférence des pouvoirs publics vis à vis de ces gens, qui peuvent expliquer la violence et l’audience du rastafarianisme dans les ghettos de Kingston.

D'un autre côté les communautés rastafariennes, si dans l’essentiel, partageaient une base commune d'une communauté à l'autre, il existait des variations dans les croyances, les rites et les attitudes. Ces différences qui existent encore auiourd’hui étaient importantes quant aux types de rapport qui pouvaient exister entre le rasta et le reste de la population.

Nous développerons dans les autres chapitres, l’importance que revêtent ces différences entre les communautés rastas.

Les auteurs en insistant sur le fait que la majorité ces rastas ne sont pas partisans de la violence, pensent que le gouvernement jamaïcain devrait plutôt satisfaire quelques-unes de leurs exigences.

C'est ainsi qu'ils présentèrent 10 recommandations (19) :

  1. le gouvernement devrait envoyer une mission dans les pays africains pour organiser, arranger et s’entendre sur l'immigration des jamaïcains ; des représentants des frères rastafariens devraient en faire partie.
  2. les préparatifs de la mission, devraient être immédiatement discutés avec les représentants des frères Ras Tafari.
  3. le public en général, devrait reconnaître que la grande majorité des frères ras Tafari sont des citoyens pacifiques, disposés à faire un travail honnête.
  4. la police devrait rapidement satisfaire leurs demandes de sécurité et cesser de persécuter les frères Ras Tafari pacifiques.
  5. la construction de logements sociaux devrait être accélérée, et des dispositions prises pour les efforts personnels de construction, mutuelle, coopérative.
  6. le gouvernement devrait acquérir les principales zones, où le "squatt" existe et installer l’eau, l'électricité, un système d'égout et un dépôt d’ordures.
  7. des centres civiques devraient être construits, avec des installations pour des cours techniques, des clubs de jeunes, des dispensaires pour enfants etc… Les églises et l’University Collège of West Indies devraient coopérer.
  8. "Ethiopian Orthodox Coptic Church devrait être incitée à créer une branche dans le West Kingston.
  9. les frères ras Tafari devraient être aidés dans la construction d’ateliers coopératifs.

10. des facilités dans la presse et dans la radio devraient être accordées aux membres dirigeants du mouvement.

Sur les 10 recommandations c'est la première qui créa la plus grande controverse, mais le gouvernement jamaïcain la considéra comme étant la plus cruciale. Rapidement, l'Administration de Norman W. MANLEY, alors Premier Ministre de la Jamaïque, délégua une première mission en 1961 de 9 personnes pour étudier les possibilités d'une émigration vers 5 "Etats africains :

  • l’Ethiopie
  • Le Nigéria
  • Le Ghana
  • Le Liberia
  • Le Siérra Léoné

Excepté le Libéria qui montra quelques réticences du fait de pressions exercées par les gouvernements français et britanniques alarmés par les implications du mouvement garveyistes, dans l’ensemble, la plupart des pays africains étaient disposés à recevoir les Jamaïcains, mais uniquement ceux ayant des qualifications techniques et professionnelles : des artisans avec des compétences spécifiques, des jamaïcains avec une réelle expérience en agriculture.

Une seconde délégation fut envoyée en 1962, mais s'intéressa plus spécialement aux questions d’échange culturel et commercial.

Cette même année, l'Angleterre accorda l'indépendance à la Jamaïque qui devint membre du Commonwealth.

L'indépendance suscita beaucoup d’espoir quant à l'amélioration de lemploi et des conditions de vie. Depuis le XIXème siècle, la migration avait toujours été considérée comme la solution pour fuir la misère. A l’aube de l’indépendance, l'espoir d’un nouveau développement se fit sentir, plus précisément dans l'industrie de la bauxite et du tourisme qui provoqua un nouvel exode des pauvres et des petits paysans. Ceux-ci, désireux de travailler et de rester en Jamaïque vendirent leur lopin de terre, mais furent déçus. Cette déception provoqua l'accroissement de la violence et l'insécurité dans les zones les plus dépourvues, comme ce fut le cas du ghetto Black 0’Wall en 1965 qui fut rasé purement et simplement par les autorités jamaïcaines.

 

Les rastafariens traduisirent l'événement en termes prophétiques -encore un châtiment des oppreseurs au peuple- la différence significative était qu'il s'agissait cette fois des oppresseurs politiques d'une Jamaïque "indépendante". Le désir des rastafariens pour un "rapatriement" se ranima du fait de la destruction de Black 0’Wall, les Rastas qui s’étaient dispersés dans le reste de la ville, répandirent leur message, donnant aux autres l'occasion de les considérer ainsi qu'à leurs propres yeux comme des martyrs.

 

En avril 1966, en tant que chef de l’Etat et du Gouverne­ment éthiopien, Hailé SELASSIE fit un voyage de trois jours en Jamaïque. Ce voyage eut deux types de conséquences pour le développement futur du mouvement. Tout d'abord, la crédibilité des croyances rastafariennes s'intensifia aux yeux des couches sociales pauvres, mais aussi s'étendit peu à peu aux classes moyennes de la société jamaïcaine. Ensuite, les personnalités les plus représentatives du mouvement, comme le chef religieux le Prince Edward Emmanuel, bénéficièrent d’une certaine reconnaissance de la part des autorités par rapport aux autres membres. Cette reconnaissance les mettaient relativement à l'abri de la répression policière.

Dans les années qui suivirent des jeunes de plus en plus nombreux entrèrent dans ce mouvement et c'est à cette période qu'apparaissent les premières femmes rastas.

 

Les années 70 vont apporter de nouveaux développements au sein du mouvement.

Premièrement, sur le plan politique, en 1972 ont eu lieu des élections entre le P.N.P. (People's National Party) et le J.L.P. (Jamaican Labeur Party).

 

Michael MANLEY, Premier Ministre de la Jamaïque, jusqu’à sa défaite aux élections générales de 1980, par Edward SEAGA, utilisa durant sa campagne, des références et des symboles rastafariens pour s'attirer les faveurs de ses membres. Il est le fils de Norman MANLEY, le Premier Ministre du premier Gouvernement de la Jamaïque indépendante, qui fit beaucoup pour donner suite aux résultats du rapport de 1960. Leader du P.N.P., au cours de cette campagne électorale de 1972, il mis au point un programme d'éducation et d'information de groupes de jeunes avec l'aide d'associations rastafariennes et l'intervention de chanteurs "reggae" les plus populaires, tel Bob MARLEY. Il alla jusqu'à libérer de la prison, et ceci pour la première fois, des détenteurs de ganja.

 

Depuis lors, les conditions en Jamaïque et particulièrement à Kingston ont empiré avec l'apparition de gangs, récupérés et à la solde des partis politiques (P.N.P. et J.L.P.) et atteignant des proportions inquiétantes.

Les rastafariens qui avaient soutenu MANLEY furent déçus. Le niveau de vie des pauvres ne s’était pas amélioré. Les élections de 1976 furent encore plus décevantes pour les rastafariens.


La situation dégénérait avec la "guerre des gangs" et les rastafariens n'avaient rien reçu de la part des partis politiques en échange de ce qu'ils avaient donné.

Après une longue période de repli, mobilisant toutes leurs énergies pour un éventuel rapatriement, la plupart des rastafariens ressentaient maintenant la nécessité d'améliorer le monde. Leur attitude se radicalise et un aspect du développement de leurs croyances est la tentative de traduire leur langage sacré en termes révolutionnaires. Des graffitis disent "union pour la révolution pas la guerre des gangs", ce qui est en opposition au principe rastafarien : "Paix et Amour". La trahison de Manley renforça l'idée que ce sont les rastafariens, et non les politiciens, qui comprennent le peuple, et par conséquent détiennent le véritable pouvoir.

Deuxièmement, sur le plan social, les rastafariens ont une importante activité culturelle et artistique. Avant toute chose c'est la musique qui aura le plus de conséquence sur le plan local, -que ce soit le Niyabingi rituel ou le "reggae"- et qui fera connaître au reste du monde, le mouvement rastafarien, et à travers elle, la Jamaïque.

Sur le plan local, le mouvement s'est peu à peu infiltré dans les couches moyennes de la société jamaïcaine et surtout grâce à son incidence sur les jeunes, I. Jabulani Tafari, cite dans son article "the Ras Tafari - Successors of Marcus Garvey"

« Aujourd’hui, il y a des rastas docteurs, pharmaciens, pilotes, enseignants, nurses, fermiers, journalistes, électriciens, chauffeurs de bus, architectes, agronomes, biologistes, techniciens, photographes, mécaniciens, machinistes, charpentiers, maçons, cordonniers, tailleurs, comptables, des fonctionnaires (...) en plus des innombrables professions et métiers, il y a un rasta de base (c'est-à-dire un enseignement de base) primaire, secondaire, des lycéens, aussi bien qu’une université rasta et un Diplôme d’Etude Commercial, des footballeurs rastas et des athlètes, sans parler des chinois, des indiens et des européens convertis à la foi rasta». 


Le 27 août 1975, on annonçait la mort de Hailé SELASSIE et les rastas s’intéressèrent beaucoup moins aux récits de la presse sur sa vie de tyran qu'aux circonstances de sa mort. Certains ne crurent pas en sa mort, d'autres prétendirent qu'il s'était désintégré pour se réincarner sous une autre forme et à une autre époque ; d'autres encore dirent, qu'il avait jugé bon de se révéler sous une forme qu'il avait choisie, peu importe laquelle.

Les rastas considérèrent que tout ce qui était raconté sur Hailé SELASSIE ne pouvait être qu’une grande conspiration de la part des Blancs, Babylone, contre les Noirs.

Hailé SELASSIE n'est pas vraiment mort car, en attendant le jour de son retour, son essence spirituelle se trouve dans chaque rasta, dans "I and I" (Je-Moi-Nous). Cette croyance est devenue la croyance centrale du mouvement, et c'est elle qui distingue le véritable rastaman de tous les autres.

 

De plus en plus de Jamaïcains se laissèrent pousser les cheveux et adoptèrent des attitudes rastas (port des couleurs, démarche, locks… ) sans pour autant embrasser les croyances rastafariennes. Ainsi, le rasta authentique est celui qui croit en Hailé SELASSIE comme son Dieu et qui s’adonne à l'adoration et à la pratique du culte issu de cette croyance.

A propos du rapatriement, une légère modification a eu lieu au sein du mouvement. On peut estimer qu'au moins, la moitié des membres du mouvement tient encore au principe du rapatriement, c’est à dire au retour miraculeux en Ethiopie par le pouvoir Surnaturel du Roi. Cette croyance est le fait des membres les plus âgés du mouvement, les jeunes et les membres les plus militants lui ont donné un sens nouveau.

En effet, leur argumentation tourne autour d’un nouveau mythe dont l'origine remonte à la visite en 1966 de Hailé SELASSIE en Jamaïque, et quand il est supposé avoir dit que les rastafariens devraient "se libérer en Jamaïque" avant de retourner en Afrique.


Cette formule, "la libération avant le rapatriement" est devenue courante parmi eux. Certains groupes sont même prêts à entrer dans une lutte sociale et politique avec le Gouvernement. Ils sont politiquement éveillés et s'impliquent personnellement dans des entreprises politiques qui aurait pour but de libérer les peuples noirs, aussi bien en Jamaïque qu'ailleurs. Les groupes rastas célèbrent certaines indépendances de pays africains, telle, l'indépendance récente de la Mozambique (devenue le Zimbabwe), et s'engagent volontiers dans des organisations internationales comme l’O.U.A, (Organisation pour l’Unité Africaine), ou dans des mouvements jamaïcains dont le but est d’élever la conscience des masses jamaïcaines. De plus, ils méprisent quelque peu, ceux qui sont partisans d'une attente pure et simple du rapatriement ; ils les considèrent comme des arriérés, car bien qu'ils revendiquent l'Ethiopie comme leur éventuelle patrie, pour eux, c'est seulement en ayant un pouvoir politique en Jamaïque, qu'il soit de pression politique ou non, et faisant partie du processus de prise de décision, qu'ils pourront faciliter la voie du Rapatriement.

 

C'est ce qu'explique un responsable d'une des principales organisations rastafariennes actuelles, la Rastafarian Movement Association, qui s’efforce de coordonner l'action des divers groupes rattachés au culte, qui déploie des activités sociales et édite la "Rasta Voice" (mensuel)  :

"Sous sommes conscients que les Rastafariens ont pendant des années, réclamé le rapatriement et que c'est là le but spirituel de tous les Rastafariens. Mais nous en sommes maintenant arrivés à comprendre que Nous (I and I) ne pouvons pas obtenir le rapatriement dans les conditions présentées, parce que nous ne sommes pas libérés. Nous disons donc maintenant, que nous devons obtenir un véritable rapatriement. Le rapatriement implique des contacts de gouvernement à gouvernement ; nous ne faisons pas partis du Gouvernement et nous ne pouvons peser en ce domaine. Quand nous serons véritablement libérés et au pouvoir, alors nous serons libres d'aller où nous voulons (...) Nous croyons que la liberté ne peut venir que du peuple, quand le peuple participe à la prise des décisions dans le Gouvernement. Ainsi, Nous (I and I) en sommes arrivés à la conclusion que nous devons devenir un élément des instances de décision du gouvernement" (21).

Cette attitude conduit la "Rastafarian Movement Association" à collaborer avec des organisations exclusivement politiques, notamment avec des groupes communistes pro-cubains.

 

L’essentiel des idées développées par I’association provient de la Charte en 21 points de la "Fondation of the Rastafarlan Movement" que Ras Sam BROWN avait érigée en 1961. (22)

 

écrit par Youmin HO-SING-MING.


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