Culture Rastafari

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Le Kebra Negast

 

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Composé par des scribes à l'aube du XIVème siècle, le Kebra Negast (la « Gloire des Rois ») est un récit épique retraçant la rencontre entre Makéda, la reine de Saba et le roi d'Israël, Salomon, fils de David

 

Ce mythe fondateur de l'Abyssinie médiévale a largement inspiré la spiritualité rasta.

Texte sacré éthiopien, le Kebra Negast (on trouve aussi les graphies Kebra Nagast, Kebre Negest ou encore Kabra Nagast) fût sans doute compilé par des scribes tigréens entre la fin du treizième et le début du quatorzième siècle de notre ère. Ce récit reprend en partie la légendaire rencontre entre la reine de Saba et le roi Salomon telle qu'elle est décrite dans la Bible. Cette épopée abyssinienne, écrite en Guèze, la langue liturgique éthiopienne, s'inspirerait de l'Ancien Testament, du Coran, de certains passages talmudiques et de divers textes deutérocanoniques.

Un Mythe Fondateur

Avec le Fetha Negast (« Loi des Rois »), le Kebra Negast constituent le substrat livresque sur lequel ont germé toutes les grandes légendes éthiopiennes, et au premier rang desquelles figure bien sûr celle de la reine de Saba. En dépit d'une littérature prolifique, l'histoire de la reine de Saba demeure sujette à caution. Certains archéologues vont en effet jusqu'à mettre en cause l'idée même de son existence. La localisation exacte de son royaume est, lui aussi, l'objet de savantes querelles de spécialistes : Abyssinie, Yémen, Arabie du Sud (dite « Arabie heureuse »)... Pour simplifier, les chercheurs accréditant l'existence historique de la reine lui attribuent deux origines possibles : l'une africaine, l'autre arabo-yéménite. Une piste de recherche plus récente semble avoir retrouvé sa trace dans des inscriptions sudarabiques datant de l'époque préislamique. En bref, il apparaît plus que jamais hasardeux de conclure pour l'une ou l'autre de ces thèses. Le mystère reste entier, et la reine de Saba de traverser toutes les traditions sans jamais livrer ses secrets. La reine légendaire est une figure interreligieuse : on la retrouve en effet dans le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam (ainsi que dans divers courants kabbalistiques, alchimiques, théosophiques et franc-maçonniques). Elle apparaît notamment dans l'Ancien Testament (Premier Livre des Rois : 1 à 13) : « La reine de Saba apprit la renommée de Salomon de par le Nom de Yahvé et vint éprouver celui-ci par des énigmes. Elle arriva à Jérusalem avec une très grande suite, des chameaux chargés d'aromates, d'or en énormes quantité et de pierres précieuses. Quant elle fût arrivée auprès de Salomon, elle lui proposa tout ce qu'elle avait médité, mais Salomon l'éclaira sur toutes ces questions et aucune ne fût pour le roi un secret qu'il ne pût élucider. Lorsque la reine de Saba vit toute la sagesse de Salomon (...) elle dit au roi : « Ce que j'ai entendu dire sur toi et ta sagesse dans mon pays était donc vrai ! (...) Béni soit Yahvé ton Dieu qui t'a montré sa faveur en te plaçant sur le trône d'Israël ; c'est parce que Yahvé aime Israël pour toujours qu'il t'a établi roi, pour exercer le droit et la justice. » En filigrane de ces versets, cet extrait suggère le renoncement de la reine aux paganisme (il est dit que les sabéens vénéraient des déités lunaires et solaires) et sa soumission au monothéisme.

Makéda la Reine de Saba

L'exemplarité de cette conversion est mise en avant par Jésus Christ dans le Nouveau Testament : « La reine du Midi se lèvera lors du Jugement avec cette génération et elle la condamnera, car elle vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon ! » C'est sous le nom de Blakis que la reine de Saba apparaît dans le Coran et notamment dans la sourate XXVII (versets 15 à 45). La problématique religieuse est reprise ici sous un angle légèrement différent : « La huppe ne tarda pas à venir, et s'adressa à Salomon en disant : « J'ai acquis la connaissance qui te manque ; j'arrive du pays de Saba ; je t'en rapporte des nouvelles exactes. J'y ai vu une femme régner sur un peuple ; elle possède toutes sortes de choses ; elle a un trône magnifique. J'ai vu qu'elle et son peuple adoraient le soleil à côté de Dieu : Satan a embelli ce genre de culte à leurs yeux ; il les a détournés de la vraie voie (...) » Plus loin dans la même sourate, la reine Balkis se convertit à la religion professé par Salomon : « Seigneur, j'avais agi uniquement envers moi-même en adorant les idoles ; maintenant, je me résigne, comme Salomon, à la volonté de Dieu, maître de l'univers. » Dans la tradition judaïque, elle occupe une place plus ambivalente. Sa nature oscille entre la sagesse et une inclination démoniaque. Ce dernier aspect transparaît en effet dans certains écrits rabbiniques (sous le nom de Bilgis) et les apocryphes salomoniens. Quoi qu'il en soit, Makéda, Balkis ou encore Bilgis sont une et même figure féminine, présente dans les grandes religions du Livre. L'abandon des anciennes divinités au profit d'un Dieu unique est explicitement transcrit dans le Kebra Negast comme suit : « Et les cœurs des hommes brillèrent à la vue de Sion, l'arche de la loi de Dieu. Le peuple d'Ethiopie rejeta ses idoles, et il vénéra son Créateur. Et les Ethiopiens abandonnèrent leurs travaux et adorèrent la justice et la droiture que Dieu prônait. Ils abandonnèrent leurs anciennes fornications et choisirent la pureté à la vue de la Sion céleste dans le tabernacle. Ils renoncèrent à la divination et à la magie et choisirent le repentir et les pleurs pour l'amour de Dieu. Ils renoncèrent à l'augure et à l'usage des présages et se tournèrent pour écouter Dieu et lui rendre des sacrifices. Ils abandonnèrent les dieux démons, et choisirent le service et la louange de Dieu. »

L'Ethiopie, la « Nouvelle Sion »

La reine de Saba prend une dimension toute particulière dans le Kebra Negast en ce que sa rencontre avec Salomon, et le fruit de leur union (Ménélik Ier), fondent la dynastie des empereurs salomonides. Selon la légende relatée par le Kebra Negast, Ménélik se serait emparé des Tables de la Loi (le Tabot pour les abyssins) et les auraient convoyé en Ethiopie. Les Falashas (terme signifiant « exilés »), les juifs noirs seraient, si l'on en croit certaines sources, les descendants des prêtres lévites ayant accompagné Ménélik lors du transport de l'Arche. Ce transfert implique ici une relocalisation de la Terre Sainte. Sion n'est plus Israël mais bien l'Ethiopie, qualifiée selon les circonstances de « seconde Sion » ou de « nouvelle Sion ». Chez les rastas, nous trouvons également l'expression de « new Jahrusalem ». Ce déplacement du caractère sacré de l'Arche d'Alliance est retracé de la manière suivante dans la Gloire des Rois : « Car Dieu avait accueilli les peuples perdus et il avait repoussé Israël, parce que Sion avait été emmenée loin d'Israël et était apparue en Ethiopie, là où Dieu désirait que Sion demeure. » Selon les dires des Ethiopiens eux-mêmes, l'Arche d'Alliance serait toujours entreposé dans la chapelle Sainte Marie de Sion à Axoum. A son retour en Ethiopie, Ménélik est intronisé Roi des Rois et c'est lui qui inaugure la longue lignée dynastique dont Haïlé Sélassié Ier se réclamera par la suite : « Garde le royaume que je t'ai donné. J'ai fait roi celui que Dieu a fait roi. J'ai choisi celui que Dieu a élu comme étant le gardien de son tabernacle (...) Et c'est ainsi que fut renouvelé le royaume de David, le fils de Salomon, roi d'Israël, dans la capitale, sur le Mont Makéda, dans la maison de Sion, où la loi fut établie pour la première fois par le roi d'Ethiopie. » Encore une fois, les noms changent souvent : ici Ménélik est renommé David. De la même façon, la reine de Saba est parfois dénommé « reine d'Hazeb ». En traversant la mer rouge, l'Arche confère une portée élective au peuple éthiopien : « Et le peuple d'Ethiopie était aimé de Dieu car le Sauveur du Monde, Son Fils , était vénéré par eux. » En d'autres termes, il ne s'agit pas là d'un simple déplacement géographique mais d'une véritable re-Création. Le Kebra Negast est très clair sur ce point : « Le royaume de David s'est recrée sur la montagne Makéda, la Maison de Sion, où le Lois ont été établies pour la première fois par le Roi d'Ethiopie et où elles fleurissent grâce à la dévotion du peuple. »

Haïlé Sélassié Ier et la Dynastie Salomonique

Texte canonique, le Kebra Negast institue Ménélik Ier, fils de Makéda et de Salomon, comme étant le fondateur de la dynastie salomonique : les salomonides. Son ascendance davidique témoigne de son attachement à Dieu et il en va de même pour sa descendance. A l'origine, il semble que le Kebra Negast ait été composé dans l'intention de légitimer l'accession au trône de Yekuno Amlak (« que Dieu lui vienne en aide »), souverain qui se réclame de la dynastie salomonique et de discréditer du même coup la dynastie renversée des Zagoues.

Le couronnement d'Haïlé Sélassié, 225ème descendant de Salomon, s'inscrit dans le prolongement de ce même lignage comme le stipule l'article 2 de la Constitution éthiopienne de 1955 : « Sa dignité Impériale doit rester constamment fidèle à la lignée ininterrompue qui le ratache à la dynastie de Ménélik I, fils de la Reine d'Ethiopie, la Reine de Saba, et du Roi Salomon de Jérusalem. » En conséquence, l'empereur éthiopien s'apparente à un monarque de droit divin. Réinterprété et amplifié, ce statut du « Roi des rois » fut l'objet d'une véritable déification chez les rastas. Malgré les objections des archiprêtres de l'Eglise Orthodoxe Ethiopienne, force est de reconnaître que le Kebra Negast prête manifestement le flanc à ce type d' « extrapolation hérétique ».

« Ithiopia » : Axis Mundi

Royaume sacré, sanctifié par la présence de l'Arche d'Alliance, l'Ethiopie devient aux yeux des rastas la nouvelle « Irusalem ». Par extension métonymique, c'est toute l'Afrique qui hérite de cette portée divine. Le patriarche Jah Bones s'en explique « Pour les rastas, l'Afrique représente Sion, le ciel et le paradis ». Théologiquement, la lecture rastafarienne du Kebra Negast va bien au-delà de l'interprétation de l'Eglise Orthodoxe Ethiopienne (EOC). Là où l'herméneutique copte éthiopienne consacre leur territoire et authentifie la longue lignée salomonique, les rastas vont quant à eux beaucoup plus loin : « Notre Dieu c'est l'Afrique ». Cette phrase de l'elder Ras Clavel résume parfaitement cette vision absolue et contraste fortement avec l'orthodoxie restrictive des chrétiens d'Ethiopie. En redécouvrant le Kebra Negast, la communauté rastafarienne comble les vides du texte biblique. Ainsi, si « la bible n'est pas entièrement fiable », selon leurs propres termes, il convient dès lors de se référer à un ensemble de textes additionnels (le Kebra Negast, The Holy Piby, certains apocryphes...) pour compenser les erreurs délibérées et les pages blanchies par les traducteurs de la Bible. Ce corpus intertextuel qui fonde l'interprétation rasta, jugé au mieux « hétérodoxe » et au pire comme une « grave hérésie » par les dignitaires coptes, tente de retrouver cette « moitié de l'histoire » détournée de sons sens originel ou tout simplement spoliée par les « copistes romains ». Concept topopsychologique, l'Ethiopie revêt de multiples dimensions chez les rastas : Alma Mater, Jardin d'Eden, Sion, Terre Promise, Paradis Perdu, axis mundi, Terre Sainte et berceau de l'humanité... Zion I we want to go!

Dossier paru dans Ragga n°38 (février 2003), pp. 29-32. Texte de Boris Lutanie

 


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