INTERVIEW CULTURAL WARRIORS

Au détours du Toulouse Dub Club, nous avons pu rencontrer Lion Paw, MC et Selector de Cultural Warriors. C'est tout simplement un des premiers activistes du Dub sur le continent Européen!
Peux-tu te présenter brièvement ?
Bonjour, moi c’est Lion Paw de cultural warriors propriétaire d’une Sound System et un label en suisse basé à Genève. Je viens de fêter les dix ans de mon label que j’ai créé dans les années 2000. Ce label se revendique Roots and Culture avec quand même un message musical et un son Dub.
Comment t’es tu intéressé à cette musique ?
Adolescent, on était plusieurs à être partis de chez nos parents pour aller habiter dans un squat qui s’appelait le Goulet à Genève et du coup on était pleins de jeunes rastas ou fans de rap qui habitaient dans la même maison. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser au monde du Deejaying, on avait notre propre cave et on faisait régulièrement nos propres soirées. De fil en aiguille, un jour j’ai décidé de partir vivre en Angleterre en 1994 et c’est là que j’ai découvert ce qu’était une Sound System .
Tu suivais des artistes en particulier à cette époque ?
A cette époque c’était le début d’Abba Shanti, tous les dimanches il jouait dans un endroit qui s’appelait les Archives à Vauxo et ça c’était mon rendez vous, c’était vraiment Abba que j’ai vu le plus après j’allais aussi voir tous les mois Shakka et pour finir il y avait aussi le Dub Club de Londres, qui était à Tuffnell Park, et qui y était tous les jeudis soirs mais là c’était à chaque fois des sounds différents. Pour la petite histoire à la même période il y a une Sound de Brixton qui s’appelait Ardiket qui est, je pense, une des premières sound anglaises qui est venue jouer en Europe avec son system. Ils revenaient d’Italie où il avaient joués quelques dates et ils passaient par Genève, et ils se sont retrouvés nez à nez devant notre squat. Ils se sont arrêtés parce un des mecs a vu deux rastas dans la rue et leur a proposé de venir jouer dans leur squat et passer quelques jours!
Donc pendant que moi j’étais en Angleterre en train de découvrir le Dub et les Sounds Systems, mes copains ils ont vu leur première Sound System avec de vrais caissons dans notre squat par Ardiket. Dès là on était trois/quatre à avoir accroché dans ce mouvement, moi en Angleterre je récupérais des amplis, sirènes, disques et tout ça et eux pendant ce temps ils construisaient la sono en bois à l’identique d’une Sound dub anglaise.
Depuis quand officies-tu en tant que Sound System ?
Une fois notre sono construite, on se l’ai partagé dans le squat, puis en 1998 on a décidé de créer Cultural Warriors. Moi j’étais le Selector et Mc, Dubsoldiah c’était celui qui gérait les amplis, et Ikoi c’était lui qui avait construit la sono donc c’était l’ingénieur.
On faisait une soirée Dub tous les mois dans le squat et en parallèle, on a toujours essayé de ramener les Sounds Anglaises pour faire découvrir aux gens ce qu’était cette musique et comment était une vraie soirée Dub anglaise. On peut dire qu’on a eu ce rôle d’ambassadeur suisse pour faire découvrir cette musique dans notre pays. Avant nous, il n’y avait jamais vraiment eu de soirées Dub en Suisse.
Vous faites aujourd’hui office de véteran Dub même en France, quels sont les groupes qui existaient à l’époque sur le continent ?
C’est vrai qu’à cette période, il n’y avait pas beaucoup de groupes. Je connaissais un mec qui s’appelait Boris qui en fait était un anglais qui avait immigré en France et qui vivait à Montpellier. Il possédait une sound qui s’appelait Reality Sound et aussi presque à la même époque, il y avait Aboubakar à Nantes, et bien sur King Shiloh en Hollande qui est aussi de ma géneration.
Tu as commencé à enregistrer à quel période ?
Je m’étais monté un petit studio et à chaque fois qu’un artite venait jouer à Genêve, je le faisais enregistrer. Au début c’était juste des Dubplates puis en 2001 j’ai sorti ma première production sur le label Cultural Warriors. Le premier c’était juste un Dub en 45t, puis il y a eu un maxi avec Earl 16 et Rod Taylor.
Comment se sont passés les premières soirées Dub dans votre pays ?
Alors nous, c’était notre passion et on était vraiment vu comme des extraterrestres !
Dans notre squat, tous les week ends y avait des soirées Hip Hop, Ragga, Salsa et nous on faisait nos soirées Dub une fois par mois. Quand les gens venaient nous voir enclencher nos sirènes faire des bruits bizarres, il y en a plein qui étaient vraiment intrigués et qui trouvaient ça limite ridicule !
On mixait avec une seule platine et forcément tu as un moment de vide entre chaque disque et les gens comprenaient pas. Moi de mon côté je l’avais vécu en Angleterre et je trouvais ça tout à fait banal. On a finalement du s’adapter au public à notre public, donc on a joué sur deux platines après sont venus les Cds et maintenant je mixe avec mon Laptop usb donc on a quand même un côté plus moderne que la Sound traditionnelle. Après moi je kiffe ces sounds à l’ancienne mais moi je suis pas Shakka ni Abba Shanti, j’ai toujours essayé de faire mon truc à ma sauce, j’anime un peu comme un sound plus dancehall mais ma sélection reste Roots et Conscious.
Ajourd’hui le public a intégré cette culture de la sound system Dub ?
Oui, totalement, le public n’est pas choqué quand tu as le vide entre deux vinyls. Tu as des Sounds comme OBF qui sont français mais qui organisent pas mal de soirées en Suisse. La scène Reggae à Genève a été très développé par un groupe qui s’appelait Rootsman, qui organisait pleins de concerts dans les années 90s, au final on a un public qui connaît bien le reggae à Genève et maintenant tout le monde sait faire la différence entre une soirée Dub, Ragga etc...
Qu’est ce qui t’as fait aimé cette musique ?
C’est surtout le côté militant de cette musique. Moi je ne suis pas un fêtard dans le sens où je me saoule la tête. En Angleterre quand j’allais dans les soirées Dub, j’étais entouré de gens qui à l’époque avaient tous une bouteille d’eau à la main un spliff dans l’autre main.
Les plus passionnés ramenaient même un enregistreur cassette et tous ces addicts enregistraient la session sur une table juste devant la sound. Les cassettes duraient 45min, alors ils restaient tous autour de cette table en train d’attendre la fin de leur cassette pour en mettre une autre.
Finalement, on se retrouvait toujours le même groupe à chaque soirée pour enregistrer les soirées, et tout ça pour le faire écouter au disquaire qui nous retrouve la chanson.
Donc j’aimais vraiment ce côté des sounds, ou parfois même j’étais le plus jeune!
Tu vois ces gens de 40 ans, leurs parents et peut-être même leurs arrières grand-parents écoutaient déjà du reggae, en Suisse y a pas eu d’immigrés Jamaiquains pour importer cette culture. De voir ces gens boire de l’eau, fumer des spliffs er juste danser, ça m’a vraiment fait aimer ce millieu, ce côté sain et spirituel.
Après c’est difficile de ramener cette ambiance en Suisse, les gens ils veulent de la basse, si la bière est pas chère, ils peuvent se bourrer la gueule, tu vois le message il peut perdre un peu son sens !
Après, c’est toujours positif de se dire que des jeunes de 15 ans savent ce que c’est Irations Steppas ou Jah Shakka.
Tu travailles souvent avec Murray Man et African Simba ?
J’adore travailler avec eux, ce sont les deux seuls artistes qui m’ont jamis posé un lapin quand y avait une sound. Des fois tu booke un artiste et il vient pas parce qu’il a loupé son avion, eux ils m’ont jamais planté. C’est aussi avec eux que j’ai enregistré le plus souvent et maintenant je peux dire qu’ils sont devenus des amis. J’aimerai bien qu’à chaque fois que je sors une série de vynils, il y est un des deux dessus.
J’ai appris que Lee Scratch Perry habitait en Suisse, il représente beaucoup pour toi ?
Alors là on quitte l’Angleterre et on va en Jamaique dans les années 70s, c’est évident que pour moi Lee Scratch Perry, King Tubbys et Coxsonne sont les trois références absolues. Ce sont de ces trois personnes que le meilleur Reggae est sortit. J’ai rencontré Coxsonne à New York en 1998, j’ai pu voir le personnage, King Tubbys il était mort bien trop jeune et Lee Perry je l’ai rencontré en radio pour une interview.
A l ‘époque, je travaillais pour une radio « Couleur 3 » et on m’avait demandé de faire la traduction de l’interview en live !
Je sais pas si tu peux t’imaginer interviewer Lee Perry qui a la réputation d’être complètement fou, c’était mystique.
La première question que je pose qui devait être toute banale, du style « Lee Perry peux tu te présenter ? », il a fait du faire une réponse d’environ 15 min sans me laisser parler et à la fin il me dit « OK c’est à toi maintenant !», là c’est vraiment devenu l’enfer et au final j’ai du racourcir au max. A la fin de cette interview qui était un peu folle, on a coupé l’antenne mais on a continué à parler avec lui et là le gars s’est comporté normalement. En fait maintenant, je me dis qu’il a joué avec moi, il m’a fait vraiment galérer après je pense que sa femme est bien plus perchée que lui parce qu’elle, elle est pas redescendue! (rire).
Tout le monde dit qu’il est barjot ce mec mais moi je pense qu’il joue un jeu, mais bon à force de jouer un jeu tu deviens fou quand même alors on peut pas trop savoir, mais bon ça reste une experience mythique.
Quels sont les productions de Lee Perry que tu préfères ?
L’album des Congos « Heart of The Congos », je suis pas un grand fan des Congos mais dans cette album tous les morceaux sont terribles. Après j’ai une malette remplie de ses productions, il y a aussi les albums qu’il a produit avec Bob Marley ou encore Super Ape.
Il y en a tellement !
Tu produis essentiellement ta musique sur ton label ?
Depuis plusieurs années déjà, j’essaye de sortir des productions de différentes sounds sur mon label, comme Disciple et Vibronics. Maintenant que je vois cette scène Dub en Suisse et en France s’élargir, j’aime bien faire faire des remix par d’autres gens et les sortir sur mon label. Au fil des années, je me suis tissé mon réseau, donc je peux proposer aux gens cette vitesse et facilité de production. En plus ça tombe bien parce que je suis un éternel insatisfait pour mes morceaux et ça me dérangerait pas de me consacrer qu’à ça.
Tu vois ici par exemple on est à toulouse, il y a Ackboo, j’aime bien les riddims qu’il fait, je lui envoie trois accapellas, je lui dit « toi , tu peux les jouer en soirée, il n’y a pas de problème, c’est tes Dubplates à toi » et moi si dans le Lot j’en trouve un hyper cool, je le sors en 45t. Si j’arrive à faire ça avec plusieurs dub maker en Europe, je pourrais sortir un vinyl par mois et en plus y aura pas que de la musique qui vient de mon studio.
Je suis en fond dans la collaboration, ça rapporte à tout le monde parce que sur le vinyl, y a aussi le nom du dub maker.
Tu vois, c’est comme un Dj qui mettrait pendant toute une soirée rien que sa musique, ça ennuierait les gens, moi je vois mon label un peu comme ça.
Si tu ne pouvais emporter que 5 albums sur ton île déserte, que choisirais tu ?
Alors, un album de Marley, je sais pas lequel! Parce que même si je l’ai entendu en boucle, c’est toujours cool d’en écouter quand t’es en voiture ou ailleurs. Après un album de Shakka, là c’est si j’ai un peu le blues sur mon île, j’écoute Shakka pour me soigner. Humm... on peut prendre des mixtapes ?
Oui comme tu veux !
Alors je crois que je prendrais une vielle cassette de soirée, histoire de me souvenir ce que c’est une vrai sound avec un son tout pourri !
Euhh, un album de Brassens, un truc tout calme qui a rien avoir avec le reggae et pour finir un album de Irrations Steppas qui tape bien.
As tu un message à faire passer aux Dubs addicts et aux nouveaux Dub addicts ?
A fond que j’ai un message à leur faire passer !
C’est hyper encourageant de voir que maintenant il y a pleins de jeunes qui kiffent le Dub et puis il y a un autre côté qui me fait hyper mal, c’est de voir dans des soirées une population de jeunes qui sont bourrés et qui attendent juste le moment ou la basse va taper. Et au final, ils sont juste passionnés par faire la fête et entendre une grosse basse. Moi d’un côté ça m’encourage, je vois que des jeunes de 15 à 20 ans viennent me voir, moi à mon époque j’aurai jamais pu avoir accès à tout ça !
Aujourd’hui il y a Youtube et Facebook où tu peux voir une danse de Jah Shakka des années 80’s, ou alors la danse qu’un sound a joué hier soir à Lille.
Tu vois, j’ai l’impression que cette jeunesse qui a tout accessible en un clic ne creuse pas autant que nous. Tu vois à l’époque quand j’avais ma sound, il fallait que j’aille à Londres pour graver mon Dubplate sur un acétate.
Alors je dis pas que si t’écoutes du Dub, il faut lire la bible et savoir tout sur Hailé Selassié mais à la base, toutes ces sounds anglaises, elles viennent de ce message. Maintenant y a plein de sounds anglaises qui jouent juste du boum-boum et qui s’en foutent de ce coté là mais ça reste quand même la tradition. J’ai peur que le Dub soit mal interprété et que toute l’époque de King Tubbys et Lee Scracth, les jeunes s’en foutent.
Ça, ça me pose problème !
Tu vois comme autre exemple, je connais des petites sounds qui ont tous les artistes jamaiquains en Dubplates, y a 15 ans de ça il fallait que t’ailles à Londres ou en Jamaique pour les enregistrer et ça voulait dire que tu connaissais tout le milieu !
Aujourd’hui cette sound va les jouer dans des petits bars ou en soirée entre potes.
Il ne faut pas que la nouvelle génération oublie les fondations de cette musique !
Interview réalisé par Miro.















