ASWAD : Ghetto in the Sky

En 1976, dix-huit mois après la sortie du 1er album de Bob Marley sur Island Rds, un jeune groupe anglais du nom d'Aswad sort son 1er single : "Back To Africa". Le titre trouve un écho immédiat tant il est d'excellente 'qualité'. A l'époque la scène Reggae anglaise est encore balbutiante ; c'est cependant la musique dans laquelle la jeunesse antillaise se retrouve le mieux. Quelques 'vétérans' jamaïcains se sont installés dans la capitale du Royaune-Unis, les groupes ou artistes ayant commencé leur carrière sur le vieux continent sont rares.

Aswad s'est formé fin '74 dans le quartier de Ladbroke, à l’ouest de Londres, par et à l'initiative de George Oban dit Ras Levi (basse) avec Brinsley Forde (chant et guitar), Angus Gaye dit Drummie Zeb (chant et batterie), Donald Benjamin (lead guitar), Courtney Hemmings (claviers). Tous sont des immigrés jamaïcains de première ou seconde génération à l'exception de Brinsley Forde qui est guyanais. Leurs premières apparitions en public datent de 1975. Ils se sont d'abord essayé au Ska et faisaient des covers de chansons Pop et R&B américaines, mais touchés par le message de Bob Marley, ils se tournèrent vers le son roots. Aswad signe très vite avec Chris Blackwell le patron des disques Island. Le label sort son 1er disque tout simplement intitulé "Aswad". Leur musique refléte leur quotidien d'alors de jeunes noirs britanniques ; ceci est explicite sur le titre "Three Babylon" qui aborde le sujet du harcèlement constant des jeunes immigrés par la Police de sa Majesté. Très 'black and proud' sur le fond, cet album deviendra vite une référence, devenant par la même occasion un des meilleurs album reggae de la décennie.
Aswad va entamer une tournée en Grande-Bretagne et en Europe, puis partira sur la route avec Burning Spear, fraîchement signé sur le même label qu'eux et venu défendre son album réalisé par Jack Ruby, "Marcus Garvey" ; les musiciens sur le fameux "Live" de 1977 enregistré au London Rainbow Theater sorti sur Island, ce sont eux. Chris Blackwell les fait aussi travailler avec Bob Marley qui est en exil londonien après une tentative d'assassinat en décembre 76 dans sa propriété du 56 Hope Road à Kingston Uptown ; Aswad va s'associer avec Ibo Cooper, Richie Daley et Cat Coore de Third World pour assurer les sessions studio des 12" "Punky Reggae Party" et "Keep On Moving".
A l'issue de ces riches expériences, ils retournent en studio courant '78 pour enregistrer leur 2ème album "Hulet" qui sort l'année suivante. Le son du groupe a mûri mixant 'acoutique' et 'électronique' en utilisant notamment les fameuses syndrums popularisées par Sly Dunbar ; les rythmiques Nyabinghy se frottent merveilleusement au jazz-fusion (sur le titre éponyme par exemple), et changement discret mais qui sera aussi la marque de fabrique du groupe : une section cuivre est ajoutée. Les orchestrations sont riches, les arrangements de voix sont dignes des grands groupes vocaux jamaïcains, mais avec cette efficacité pop comme seuls les Anglais savent faire preuve. "Hulet" retranscrit à 'merveille' l'ambiance de l'époque : chômage, tensions raciales ; si le festival de Notting Hill est depuis un quart de siècle un RDV musical des plus attractifs d'Europe, jusqu'au début des années 80, c'était le rendez-vous d'affrontements entre Noirs et Blancs. Aswad se produit régulièrement sur les plateaux 'Rock Against Racism' (Rock Contre Racisme) aux côtés de Police, des Pretenders, des Stranglers ou encore Misty In Roots, Merger ou le groupe originaire de Birmingham, Steel Pulse... Le son d'Aswad confirme son parti pris 'militant style' dont ils partagent le haut de l'affiche avec le poète 'black panther' londonien Linton Kwesi Johnson et Steel Pulse. On est en plein âge d'or du Punk (The Specials, Madness, The Slits...). Le Reggae commence à faire battre les coeurs de tous les rebelles et 'anti-establishment'.

L'album suivant s'intitule "Showcase" ; c'est plutôt une compilation qui regroupe tous les 7" et 12" sortis à partir de '78 sur leur propre label, Simba, en parallèle de leur carrière officielle. On retrouve deux nouvelles versions extended de "Back To Africa" et "Three Babylon", l'apocalyptique "It's Not Our Wish" (quel titre...!!!), le fantastique "Rainbow Culture", le classique instrumental "Warrior Charge", single du film culte "Babylon" qui parle sur fond de misère sociale et d'immigration, des sound clash (concours de sound-system) et dont Brinsley Forde tient le rôle principal.
A partir de cette même année 1980, Aswad devient un trio : Brinsley Forde, Drummie Zeb et Tony Robinson (qui prend la place de George Oban) autour desquels se greffent des line-up changeant : Eddie 'Tan-Tan' Thornton à la trompette, Michael 'Bammie' Rose au Sax, Vin Gordon au trombone, Jimmy Haynes (qui plus tard travaillera avec Steel Pulse) à la guitare, l'incomparable et incontournable Clifton 'Bigga' Morrisson aux claviers (il a joué avec tout le monde dans les années 80) ou encore Martin Augustine. Alors que de l'autre côté de l'Atlantique en Jamaïque, à l'aube de la disparition de bob Marley, le son commence à sérieusement tourner exclusivement 'dancehall', le groupe est au summum du son 'roots and culture' : les ambiances sont mystiques et lumineuses avec les basses mélodiques, profondes, souterraines. Les chansons sont soutenues par des cuivres victorieux. Ce choix de production est extrêmement efficace, notamment en concert ; en témoignera dans un futur proche, un disque 'live' fabuleux qui les posera comme le meilleur groupe de scène des années 80.


Début '81, le groupe signe avec CBS qui sort vite 2 albums : "Not Satisfied" et "New Chapter". Ces deux disques, pourtant de très bonne facture, ne rencontreront pas le succès souhaité. Aswad quitte le label à la fin de l'année 1982 , commercialise un nouveau 12" sur leur label Simba, le classique "Roots Rockin", puis, de retour chez Island Rds (plus exactement sur Mango, sous-division du label Island), sort l'album dub de "New Chapter" intitulé logiquement "A New Chapter Of Dub", un album incroyable, baroque et innovant mixé par Michael 'Reuben' Campbell, avec de très grosses basses, de la réveb dans tous les sens. Ce disque va mettre tout le monde par terre. Je peux affirmer qu'aucun disque de dub n'a pu atteindre ce niveau de production, aujourd'hui encore. Aswad est désormais bien ancré dans le paysage musical du Royaume-Unis, séduisant autant un public blanc amateur de Rock et de New Wave (le phénomène post-punk montant de l'époque) que les amateurs de Reggae Roots et le public des sound-systems.
Tous les amateurs de Reggae connaissent cette intro parlée : "This is live and direct! Live and direct. You know 'live and direct' mean? Yes it means live and direct. So I want you to do some for me, right? I want to hear you say yeeaaahhhhh...!!!!!". Sortira fin '83 un 'live' incroyable enregistré en public lors du carnaval de Notting Hill l'été précédent, intitulé "Live And Direct". Grosse claque ! On redécouvre les titres du répertoire d'Aswad, le public est comme dingue et réagi comme s'il était en sound system, la tension monte au fil du disque pour exploser à la fin sur un "Rockers Medley" d'anthologie de 15 minutes dans lequel le groupe mélange certains de ses titres phares et les riddims de l'année comme "Water Pumping" de Johnny Osbourne, "Ease Up" de Linval Thompson ou enore "Revolution" de Dennis Brown.
A l'issue de sa plus grosse tournée européenne qui s'est étendue sur les années 83 et 84, Aswad sort quasi en même temps deux albums : un premier très 'roots', le second plutôt commercial. Le premier, "Jah Shaka Meets Aswad In Addis Ababa Studio" est réalisé par le roi des sound-systems londoniens, Jah Shaka qui le sort sur son propre label Jah Shaka Music. Jah Shaka et Aswad sont de vieilles connaissances. Jah Shaka tenait d'ailleurs le rôle du Dee Jay du 'sound' concurrent de celui de Brinsley Forde dans le film "Babylon" dont je parle un peu plus haut. Sur ce disque donc, le 'sound bwoy' le plus respecté de la capitale revisite le répertoire du groupe de Ladbroke. Le groupe s'assure l'attention de tous les puristes du Reggae. Le second album "Rebel Soul" est commercialement plus ambitieux ; il a été enregistré entre la Jamaïque et Londres. Si l'album au titre militant contient des chansons bien engagées, l'univers musical de l'opus louche du côté du 'lovers rock' (reggae crossover abordant des thématiques tournant autour des relations homme-femme) donnant un résultat assez Soul. Résultat : gros succès avec des titres comme "Chasing For The Breeze", "I Need Your Love Each And Everyday" ou la reprise "Mercy, Mercy Me" de Marvin Gaye qui vient de disparaître tragiquement sous l'arme à feu de son propre père. L'album sort alors à la fin d'octobre 84 et sonne le début de la plus grande tournée anglaise du groupe qui s'achève en apothéose au London Dominion Theater.

La scène Reggae anglaise s'est bien développée depuis dix ans. Pour ne citer que quelques noms parmi des dizaines : UB40 qui forts de 3 disques déjà, sortiront en 83 et 84 deux albums majeurs "Labour Of Love" et "Baggariddim", Mad Professor et ses artistes (John McClean, Aïsha, Kofi, Macka B...), les rigolos Laurel & Hardy, le sexy Maxi Priest, le crew imbattable UK Bubblers (Pato Banton, Tippa Irie, Peter Spence), Smiley Culture, The Cimarrons, Misty & Roots, Cassandra. Malgré cette grosse concurrence, Aswad est à cette époque le groupe de Reggae le plus courtisé de la planète. Même les artistes de la Terre Mère (la Jamaïque) tels que Johnny Osbourne, Michael Palmer, Patrick Andy ou Dennis Brown font appel à leurs services ; le riddim du titre "The Promise Land" de ce dernier est d'Aswad (c'est la ligne de basse du titre "Ghetto In The Sky"/"Love Fire" extraits de "A New Chapter Of Dub" et "A New Chapter"). Fin 1985, Virgin Records fait appel à leurs services pour produire le disque de leur nouvelle signature Reggae, le chanteur-crooner Maxi Priest. Ce dernier n'est cependant pas un débutant. Il écume les sound-systems depuis des années et avait sorti un premier très bon disque intitulé "You're Safe" avec son groupe The Caution. Faire appel à Aswad était pour la maison de disque de moyen d'attirer tous les projecteurs vers leur nouvelle recrue, et d'avoir une réalisation digne de ce nom. Le disque s'intitulera "Intentions" et sera en Angleterre le plus gros succès de l'année et pas moins de 4 singles en seront extraits. Le disque fait même de l'ombre au propre opus qu'Aswad sort presque en même temps, le dangereux "Top The Top" : du pur Rub-a-Dub sans concession destiné aux amateurs de soirées jamaïquaines. On retrouve d'ailleurs Maxi Priest et Dennis Brown sur les choeurs du dernier titre du disque. Sur le titre effrayant "Nuclear Soldier", on 'aperçoit' un invité de choix, le légendaire trompettiste sud-africain (et ex-mari de la chanteuse Miriam Makeba) Hugh Masekela.

FAVORITE TRACKS
- 1976 -
I A Rebel Soul (extrait de l'album "Aswad", Island Records)
Ethiopian Rhapsody (extrait de l'album "Aswad", Island Records)
Red Up (extrait de l'album "Aswad", Island Records)
- 1979 -
Playing Games (extrait de l'album "Hulet", Island Records)
Hulet (extrait de l'album "Hulet", Island Records)
- 1980 -
Back To Africa (extrait de l'album "Showcase", Island Records)
Warrior Charge (extrait de l'album "Showcase", Island Records)
Dub Charge (B-side du maxi-45T "Warrior Charge", Island Records)
It's Not Our Wish Discomix (maxi-45T "It's Not Our Wish", Grove Music)
- 1981 -
Behold (maxi-45T "Behold", Simba Productions)
African Children (extrait de l'album "New Chapter", CBS)
I Will Keep On Loving You (extrait de l'album "New Chapter", CBS)
- 1982 -
Mikaflame (extrait de l'album "A New Chapter Of Dub, Simba Productions)
Bammie Blow (extrait de l'album "A New Chapter Of Dub, Simba Productions)
Tuffist (extrait de l'album "A New Chapter Of Dub, Simba Productions)
Zion I (extrait de l'album "A New Chapter Of Dub, Simba Productions)
Ghetto In The Sky (extrait de l'album "A New Chapter Of Dub, Simba Productions)
Drum And Bass Line (extrait de l'album "Not Satisfied", CBS)
- 1983 -
Roots Rocking (maxi-45T, Simba Productions)
Rocking Dub (B-side du maxi-45T, Simba Productions)
Not Guilty (version live extraite de l'album "Live And Direct", Mango Records)
Satisfied (version live extraite de l'album "Live And Direct", Mango Records)
Rockers Medley (version live extraite de l'album "Live And Direct", Mango Records)
- 1984 -
Promised Land (maxi-45T "Promised Land" feat. Dennis Brown, Simba Productions)
13 Dead (maxi-45T "13 Dead" feat. Johnny Osbourne, Simba Productions)
Struggle (maxi-45T "Struggle" feat. Patrick Andy, Simba Productions)
Need Your Love (extrait de l'album "Rebel Souls", Island Records)
Chasing For The Breeze (extrait de l'album "Rebel Souls", Island Records)
Behold (extrait de "Jah Shaka Meets Aswad In Addis Ababa Studio", Jah Shaka Music)
- 1986 -
Wrapped Up (extrait de l'album "To The Top", Simba Productions)
Noh Badda Wid It (extrait de l'album "To The Top", Simba Productions)
Kool Noh (extrait de l'album "To The Top", Simba Productions)
Star Of My Show (extrait de l'album "To The Top", Simba Productions)

On pourrait penser qu'Aswad a tout vu, mais à partir de 1987, tout va vraiment exploser pour le groupe. Pour la plupart des 'bands' dont la carrière dépasse les dix ans, il est toujours difficiles d'évoluer en gardant la même ligne directrice qu'à ses débuts sans s'auto-caricaturer. Aswad a plutôt choisi - quite à décevoir ses fans (j'en faisais partie) - de s'orienter vers un Reggae commercial et assumé en tant que tel. Si l'univers musical singulier qui les définissait est devenu moins précis et si leurs disques sont moins intéressants à parir de 87, le succès commercial sera au rendez-vous comme jamais. En 1987 sort "Distant Thunder" sur Mango : c'est leur plus gros succès avec les tubes "Don't Turn Around" (N°1 dès le premier trimestre 88 en Angleterre, aux USA et un peu partout sur la planète), "Give A Little Love", "Set Them Free" (qu'ils interpréteront à Wembley lors du concert donné par les plus grandes stars pop de la décennie pour soutenir Nelson Mandela, alors emprisonné pas le régime dictatorial et raciste d'Afrique du Sud), "Smokey Blue", "The Message". En 1988, très gros succès dancehall avec la cartouche "On And On" sur lequel est invité le toaster Sweetie Irie. S'en suit une énorme tournée qui les ménera aux quatre coins du Globe. 1989 ils seront indirectement N°1 en France avec le titre "Trop De Blah Blah" qu'ils ont réalisé un an plus tôt pour l'ancienne chanteuse du groupe Princess And The Royal Sound, une certaine Princesse Erika. En 1990, c'est le disque "Too Wicked" qui sort. Le disque à la production digitale est assez dark mais trois tubes vont faire flamber les dancefloors : "Fire" (avec le roi du moment, Shabba Ranks), "Best Of My Love" et "Next Too You" qui atteint le Top 20 UK. En 1994, Aswad reçoit le prix du 'Meilleur Album de Reggae de l’Année' aux Grammy pour l'album "Rise & Shine" ; un titre peut résumer à lui seul l'album : "Shine", megatube interplanétaire qui tourne encore aujourd'hui un peu partout où les gens aiment danser.
Malgré tous ces succès, Aswad est resté tout au long de sa carrière, très clairvoyant - au détour de quelques titres légers fait pour danser - dans les thématiques abordées : une vision et un discours engagé tout à fait réaliste sur le monde qui les entoure. En 2010 devrait (???) sortir un nouvel album du groupe. Je suis bien curieux de voir ce que les Londoniens peuvent encore donner 35 ans après leurs débuts. Lorgneront-ils vers le sommets des charts ou bien donneront-ils le ton comme en '74 avec leurs messages 'Black & Proud' dans un monde qui n'est plus tout à fait le même aujourd'hui ?
Au fait, 'Aswad', ça signifie 'noir' en arabe.





















